Je cherche, je trouve, je tâtonne, je recherche, en quête de moi avec des possibles qui s'ouvrent un peu plus chaque jour, par des rencontres d'hommes et de femmes qui sont en travail, par des images, des lectures, des mots, l'écriture, le corps. Mon identité culturelle est trouble. La psychogénéalogie a ses effets. On m'a très peu parler de mes racines, faisant naître un côté obscur, que l'on essaie d'oublier par souci d'un mot que je déteste : l'acculturation. Je trouve. Je trouve ce terme est dénué de poésie. Cette partie sombre m'habite et surgit à travers l'acte pictural.
Métissage culturel ? Je porte Haïti, je porte l'Afrique, je porte la France. Mes peintures qui au début s'axaient sur la culture noire sont aujourd'hui multicolores, d'influence universelle dont j'essaie de comprendre le fonctionnement, que j'interroge, que je me réapproprie.
La créativité rythme ma vie : commande de peinture ou œuvres monumentales, interventions plastiques, art thérapie. Je suis dans le comprendre, comprendre pour dépasser, s'interroger pour progresser, analyser pour devenir.
J'oscille entre le dynamisme de la couleur et l'ascétisme du noir et blanc, respiration nécessaire, un inspir et un expir, un équilibre trouvé au fil des années.
Je m'offre des possibilités de jouer et je m'amuse beaucoup. Je suis en quête de nouveaux défis permettant un cheminement interne ; une réalisation en entraîne une autre, elles dialoguent, je sème des grains dans le monde du théâtre, de la rue, dans l'univers visuel par l'affiches, les toiles, l'objet, moi dans tout ça et moi aussi. J'évolue à travers des expériences dont je retransmets le ressenti. Je dépose pour moi et j'invite l'Autre à partager.
C'est le manque qui donne naissance à la création, désir de sensations originelles , travail de mémoire, quête des gestes fondateurs très chers à Barthes, « C'est la substance même de la création ». Je passe de l'invisibilité à l'imprévisibilité. J'aime cette phrase de Picasso : « Si l'on sait exactement ce que l'on va faire, à quoi bon le faire ? »
Je m'individualise à tous les niveaux. Je suis en permanente naissance, en mouvement.
Je ne demande qu'à poursuivre dans une démarche d'ouverture encore plus grande.
À Placide, mon amie plasticienne.
Quelques mots sur Placide...
Quelques mots simples à l'image qu'elle renvoie d'elle au gens qui peuvent la croiser car elle a un regard particulier, le regard des gens qui ont quelque chose en plus. C'est le regard qui voit vraiment, regard comparable à l'oreille qui entend vraiment qui à ce recul et l'écoute sage. On sent bien qu'elle a capté la plus grande part de nous même au moment où elle nous regarde et qu'elle est déjà partie dans les secrets de sa tête.
Ce que je connais de sa peinture, avec le recul de quelques années seulement m'impressionne beaucoup. Son africanité revendiquée et assumée pleinement lui a fait peindre en premier lieu de magnifiques toiles décrivant des marchés africains ou les corps ondulent comme floués par la chaleur; à bien regarder ces toiles là, on ressent sous ces simples scènes, le groupe humain, l'aventure humaine, l'aventure sociale ou macabre lorsque le marché devient noir comme c'est le cas de la toile "chaos", rare toile au tons sombres. La généalogie, les origines, l'ensemble et l'individualisme habitent le monde sous nos yeux.
- « Magnifiques toiles »...
Elle m'a dit il n'y a pas si longtemps : "j'en ai eu marre de faire ce qui plait" et ces toiles sont devenues rugueuses abandonnant totalement ce qui pouvait seulement évoquer quelque chose de figuratif, ce qui pouvait présager de l'esthétisme arbitraire et « vendeur ». Les toiles sont chargées de matières, de la terre souvent rouge et brûlante de ses origines, de déchirures, d'accidents violents. Une africanité affirmée de symboles primitifs évoqués, oui mais pas seulement. C'est notre propre déchirure qui est là, sous nos yeux, notre propre sang humain qui coule devant nous, Placide peint avec son sang, avec notre sang même, avec ses mains et son corps. Sa peinture nous renvoie à ce qu'il y a de plus enfoui en nous, ce que nous voulons cacher. Elle use et abuse de ces mouvements circulaires qui reviennent comme pour nous rappeler à notre condition d'humain, qu'il ne faut pas oublier le cycle, les générations, notre terre.
Antonin Artaud saisissait la nuance qui différenciait Gauguin de Van Gogh; l'un pensait que l'art devait transcender la vie et devenir mythe alors que l'autre croyait que l'art n'était que la tentative d'une lecture du monde, lui-même déjà mythique. La peinture de Placide se positionne dans cette seconde vue, c'est une peinture de la vie et une peinture à l'échelle profondément humaine.
« Je la vois comme une grande liane souple qui se penche vers moi. Légère comme son art ? Ne vous y trompez pas, elle puise très loin ses racines, au pays d'Aimé Césaire, en Haïti, là, où l'on appelle art naïf à cause des couleurs sans doute, cet art n'est rien moins que naïf. Il habille seulement la précarité du quotidien.
Cette liane donc aux racines si profondes, respire l'air du temps ; elle hume respire, souffle, peste devant les injustices, les incertitudes de la vie, les petits riens aussi qui font la fête.
C'est son vécu qu'elle met en scène, avec force et fragilité, une rare sensibilité qui font que personne ne reste indifférent à son œuvre.
Quant à moi, j'ai en ce moment devant les yeux des danseurs brésiliens et des toros puissants qui s'amalgament dans une féerie de couleurs.
Avec elle, j'ai feuilleté et commenté les peintres contemporains ; je ne puis dire qu'elle peint selon Matisse, Picasso ou Rousseau, elle peint comme elle est, ayant puisé à tous, pour trouver son identité.
Je me souviens d'un jour où pendant plusieurs heures, elle m'a fait partager son enthousiasme pour Brancusi.
Je l'ai connu une petite fille naïve et timide. Je l'ai côtoyé jeune fille rêveuse et révoltée. Je la vois femme et responsable avec une pensée nuancée par la culture et le travail sur elle-même.
Elle était mon élève, elle est mon amie.
C'est une femme libre. »